De quelle place parlons-nous ?

La recherche effectuée pour la Commission européenne (projet de recherche européen Practicies) sur 450 jeunes français voulant rejoindre la zone irakio-syrienne et/ou ayant participé à la préparation d’un attentat sur le sol français, ayant été signalés au Numéro Vert, puis confiés à l’Equipe Mobile d’Intervention nationale que nous dirigions de 2014 à 2016  (Circulaire INTA 1512017J du 20 mai 2015) a produit des statistiques effectuées en collaboration avec l’équipe du Professeur David Cohen, qui dirige le service médico-psychiatrique de l’enfance et de l’adolescence de l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière de Paris, permettant de produire une liste de facteurs de risque, de facteurs de protection et de facteurs de désistance.

 

Cette recherche financée par la Commission européenne a aussi permis de détailler les étapes du processus de radicalisation et surtout les étapes de la sortie de radicalisation, à partir du témoignage des jeunes suivis sur deux ans. La participation des proches à cette recherche, ainsi que la durée étalée du suivi, a permis d’accéder à plus de 100 variables par individu et aux motifs implicites d’engagement dans le « djihad » (parfois non conscientisés par les radicalisés eux-mêmes). 

 

Une comparaison « jeunes majeurs/mineurs » a également pu être réalisée. Plusieurs articles scientifiques ont été publiés à partir de cette recherche et de ce retour d’expériences de prise en charge des jeunes Français [BOUZAR & MARTIN (2016) ; CAMPELO N., BOUZAR L., OPPETIT A., HEFEZ S., BRONSARD G., COHEN D., BOUZAR D. (2018) ; BOUZAR D. & BÉNÉZECH M. (2019) ; BOUZAR D. (2019)].

 

L’outil NOORAPPLI a été construit pour proposer un protocole de travail aux professionnels de terrain chargés d’évaluer et d’accompagner les extrémistes [BOUZAR D. & BÉNÉZECH M., 2019]. Le projet pédagogique de L’entre-2 tient compte des résultats de cette recherche scientifique européenne, qui rejoignent ceux de la récente littérature scientifique spécialisée sur le djihadisme contemporain.

L’action de L’ENTRE-2 se base donc sur le retour d’expérience menée par l’équipe mobile nationale mandatée entre 2014 et 2016, qui a mis en place un programme qui prenait en compte toutes les programmes de contre-radicalisation étrangers

L’action de L’ENTRE-2 se base donc sur le retour d’expérience menée par l’équipe mobile nationale mandatée entre 2014 et 2016, qui a mis en place un programme qui prenait en compte toutes les programmes de contre-radicalisation étrangers :

  • Les programmes types « approches intégratives » qui reposent sur l’idée que le manque d’intégration des minorités et des jeunes a une influence sur la violence extrémiste (approche espagnole notamment) ;

  • les programmes types « approches comportementales », dont le modèle est instauré au Danemark, centrées sur le problème du recours à la violence et de l’appartenance au groupe extrémiste, sans aborder l’aspect idéologique (émanant des programmes « Démobilisation Désarmement Réhabilitation » (DDR), utilisés pour les FARC en Colombie ou pour l’IRA en Irlande) ;

  • les approches cognitives, qui sont basées sur le postulat que si les cognitions changent, les comportements violents seront modifiés. Ce modèle a été spécifiquement développé pour l’extrémisme djihadiste, notamment par l’Arabie Saoudite mais aussi par le Royaume-Uni.  

 

L’approche que nous avons conçue part du principe que le discours « djihadiste » utilise plusieurs dimensions :

  1. une dimension émotionnelle anxiogène (qui utilise la théorie complotiste et des versets coraniques décontextualisés pour que le jeune perde toute confiance en l’humain, puis en la société, puis en la loi humaine donc en la démocratie),

  2. une dimension relationnelle (qui propose un groupe de substitution revalorisant qui devient le seule espace où l’on peut se sentir en sécurité parce que ses membres ont du discernement)

  3. et une dimension idéologique qui propose des solutions compensatoires dysfonctionnelles légitimant la violence pour échapper et/ou changer ce monde corrompu,

>> les trois dimensions entremêlées aboutissant à changer le fonctionnement cognitif de l’individu (redéfinition de lui-même et des autres, pensée dichotomique, définition des « Autres » comme appartenant à la figure de l’Ennemi, sentiment de légitime défense, diabolisation et déshumanisation de l’Ennemi...) 

A partir de cette analyse, notre équipe pluri-disciplinaire a voulu déconstruire ce que le discours djihadiste avait produit, en miroir inversé, mettant en place :

  • une contre-approche émotionnelle (rassurante),

  • une contre-approche relationnelle (en proposant d’autres engagements collectifs non-violents),

  • une contre-approche idéologique (en montrant le décalage entre le comportement des djihadistes et l’islam),

>> de manière à insérer des failles dans les certitudes des radicalisés. 

Cette expérience a permis de réinsérer 80% des jeunes pris en charge au bout d’un suivi minimum de deux ans, mais il faut préciser que ces jeunes n’avaient pas suivi d’entraînement en camp djihadiste et n’avaient pas encore commis d’exactions.

 

Néanmoins, les bons résultats obtenus peuvent servir de modèle pour les sortants de prison.